Contraintes créatives #1 / Sam et Tom

Sam et Tom

Sam et Tom L’incroyable aventure est un livre écrit par Mac Barnett et illustré par Jon Klassen. Je l’ai ajouté à ma bibliothèque en premier lieu parce que j’ai été accrochée par le graphisme. D’ailleurs, d’autres livres illustrés par Jon Klassen ont ensuite rejoint celui-ci (dont le magnifique Extra-doux, écrit lui aussi par Barnett), c’est un illustrateur très talentueux.
J’aime énormément la façon dont la couleur est traitée, avec beaucoup de matière. Les nuances sont très belles, et les couleurs sombres sont profondes et riches.

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Mais ce livre m’est devenu encore plus précieux pour ce qu’il raconte.

« Quand arrêterons-nous de creuser ?
demanda Sam.
– On est en mission, répondit Tom.
On creusera tant qu’on n’aura pas trouvé
quelque chose de spectaculaire. »

Mac Barnett, in Sam et Tom L’incroyable aventure

Les deux jeunes Sam et Tom, accompagnés de leur chien, vont creuser un trou, à la recherche de quelque chose de spectaculaire. Nous, lecteurs, sommes les seuls à voir qu’ils passent juste à côté de pierres précieuses de plus en plus grosses. Ils vont creuser longtemps, sans jamais trouver ces pierres, arriveront jusqu’à la fin de la terre, et feront une longue chute qui les amènera devant une maison. Ils trouveront ça « plutôt spectaculaire ».

Je ne vais pas rompre la magie de la découverte d’un livre en racontant à chaque fois la fin de l’histoire, mais pour celui-ci j’avais besoin de situer le propos. Pourquoi ? Parce que ce livre est l’image-même de ma pratique artistique, et le fond du cours que je donne aux élèves de 2ème année de Supinfocom Valenciennes.
J’aborde avec eux la conception et la réalisation d’un très court film, sur le modèle d’un film de commande, dont j’élabore le sujet. Les élèves travaillent par groupes de 2 (comme Sam et Tom). Le sujet regorge de contraintes : de temps puisqu’il faut arriver à terminer le film en quelques semaines, de durée (pas plus de 30 secondes), de sujet, de technique d’animation (After Effects en priorité), de forme. Le travail en binôme lui aussi est souvent perçu comme contraignant, du moins avant que le travail ne démarre.

Ce travail très contraint peut sembler rébarbatif de premier abord, et il y a toujours quelques soupirs à l’annonce du sujet. Je comprends parfaitement l’envie des élèves, dont ce sera pour certains la première expérience de la création d’un film de A à Z, d’être plus « libres ». J’ai quelques cours, sur 6 mois, pour leur faire entrevoir une liberté qu’eux seuls peuvent découvrir à travers ce projet plein de barrières : celle du cheminement créatif.

Sam et Tom L’incroyable aventure nous montre que le trésor que l’on découvre est parfois bien différent de ce que l’on imaginait chercher. Le lecteur espère secrètement que les deux amis trouveront une pierre précieuse, et ce n’est pas la déception qui est au bout du chemin, mais une autre découverte, un nouvel émerveillement.

La contrainte créative (portée à de succulents sommets par l’Oulipo) donne la possibilité aux créateurs d’explorer des domaines nouveaux, et, surtout, de faire connaissance avec leurs propres capacités à inventer en « milieu hostile ». Il ne s’agit pas de chercher à tout prix à se libèrer des barrières, mais plutôt une fois qu’elles sont bien repérées, de creuser le plus loin possible, approfondir sa recherche. Observer ses limites, ses ressources, mettre dans sa mémoire des sensations (le plaisir de trouver la « clef » du sujet, le désarroi dans une impasse, et la façon dont on l’a contourné), sont des trésors qui seront toujours valables, et qui enrichiront les créations qui suivront. D’ailleurs, il n’existe pas de situation de création en totale liberté, mais plutôt des situations dont on a accepté ou intégré les contraintes.

Je suis souvent étonnée par l’idée de certains selon laquelle les films de commande sont moins créatifs que les autres formes de film. Un réalisateur, récemment, à qui je disais que je réalisais principalement des films pour des musées ou des scientifiques, me demanda ce que je faisais par ailleurs de vraiment créatif. Cette ignorance d’une partie du champ de la créativité me semble devoir être battue inlassablement en brèche, surtout auprès des plus jeunes. Je sais gré à mes commanditaires de ne pas tomber dans ce cliché, et de toujours attendre de moi davantage de créativité, surtout dans les projets les plus complexes et encadrés.

Sam et Tom nous montrent aussi un moment de persévérance, et cela aussi doit faire écho dans l’esprit de jeunes artistes en devenir.

La lecture de cet album pour enfants à un public d’adultes a été une expérience riche pour eux comme pour moi. Elle a inauguré notre rituel de début de cours : un cours, un livre lu à haute voix et laissé à disposition pendant le cours.

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Croquis de Léa Cousty,  éleve de 2ème année à Supinfocom.

J’aborderai souvent dans mes articles le sujet de la contrainte créative, mais si vous souhaitez d’ores et déjà réagir, les commentaires attendent vos mots.